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L'estimation obligatoire du marché public

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Par , économiste de la construction

Information vérifiée le 10 min de lecture

Ce que vous trouverez dans cet article Ce que la loi du 17 juin 2016 exige, les seuils que l'estimation commande (procédure, publicité, lots), son rôle dans la vérification des offres, ce que coûte une estimation fausse dans un sens ou dans l'autre, et la méthode pour bâtir une estimation défendable.

En marché privé, l'estimation est un outil que le maître d'ouvrage choisit d'utiliser. En marché public, c'est une obligation légale, et c'est elle qui décide de la procédure, de la publicité et de la manière dont les offres seront lues : une estimation fausse ne se rattrape pas à l'ouverture des offres.

Ce que dit la loi

L'estimation est obligatoire. La loi du 17 juin 2016 relative aux marchés publics (loi fédérale, applicable dans les trois régions) prévoit que le montant du marché doit être estimé (art. 16). Le pouvoir adjudicateur, au sens de l'article 2, 1°, de la même loi, en porte la charge, même lorsqu'il confie le calcul à son auteur de projet.

Elle s'exprime hors TVA. Le même article précise que, « sauf disposition contraire, tous les montants de la présente loi s'entendent hors taxe sur la valeur ajoutée ». Tous les seuils cités dans cette page sont donc des montants HTVA, et l'estimation doit être comparée à eux sans TVA. La TVA du budget se traite à part, selon les règles exposées dans l'article consacré à la TVA.

Elle intervient avant le choix de la procédure. C'est l'estimation qui permet de savoir quelle procédure est ouverte au pouvoir adjudicateur. Elle se fait donc au moment où le dossier est assez avancé pour être chiffré, et non après coup pour justifier un choix déjà fait.

Ce que l'estimation commande : la procédure

Chaque seuil est un aiguillage. Les montants suivants sont ceux lus sur Justel le 21 octobre 2026, dans la loi du 17 juin 2016 et dans l'arrêté royal du 18 avril 2017 relatif à la passation des marchés publics dans les secteurs classiques.

Montant (HTVA) Procédure accessible Base Ce qu'elle permet
Inférieur à 30 000 € marché de faible montant loi, art. 92 conclusion par facture acceptée
Dépense à approuver inférieure à 140 000 € procédure négociée sans publication préalable loi, art. 42, § 1er, 1°, a) ; AR, art. 90, 1° consultation, si possible, de plusieurs opérateurs économiques, et négociation
Travaux dont le montant estimé est inférieur à 750 000 € procédure négociée directe avec publication préalable loi, art. 41, § 1er, 2° le pouvoir adjudicateur « peut négocier »
5 404 000 € et plus pour les travaux seuil européen AR, art. 11 le marché relève des règles applicables au-dessus des seuils européens

Deux formulations différentes, à ne pas confondre. L'article 41 vise les travaux dont le « montant estimé » est inférieur à 750 000 € ; l'article 42 vise la « dépense à approuver » inférieure au montant fixé par le Roi, soit 140 000 € HTVA d'après l'article 90, 1°, de l'arrêté royal. Dans le second cas, c'est le montant qui sera approuvé qui compte : une estimation trop juste expose le pouvoir adjudicateur à découvrir, à l'ouverture des offres, que la procédure choisie ne convenait pas à la dépense réelle.

La possibilité de négocier dépend de la procédure, donc de l'estimation. Le détail des procédures où la négociation est permise, et de leurs conditions, est traité dans l'article sur les procédures qui permettent de négocier. Pour l'estimation, une seule conséquence : un marché estimé au-dessus d'un seuil perd l'accès à la procédure qui se trouve en dessous.

Les lots se comptent ensemble. L'arrêté royal permet aussi la procédure négociée sans publication préalable pour des lots de moins de 100 000 €, sous conditions, dans un marché dont le montant estimé n'atteint pas les seuils européens et à condition que le montant cumulé de ces lots ne dépasse pas 20 % du montant estimé du marché (art. 90, 3°). Cette faculté suppose une estimation de l'ensemble du marché, et pas seulement du lot concerné.

Ce que l'estimation commande : la publicité

Le nom des procédures dit déjà le niveau de publicité. La procédure négociée sans publication préalable se passe d'avis de marché ; la procédure négociée directe avec publication préalable en exige un ; au-dessus du seuil européen, la publicité change d'échelle.

Un mauvais choix de procédure ne se répare pas par une meilleure offre. Si l'estimation conduit à une procédure qui n'était pas ouverte pour le montant du marché, la question n'est plus budgétaire mais juridique : la procédure elle-même est en cause. C'est la raison pour laquelle l'estimation doit être documentée au moment où la procédure est choisie, avec ses hypothèses et sa date.

Ce que l'estimation commande ensuite : la lecture des offres

L'estimation devient l'étalon des offres. La loi impose la vérification des prix (art. 84), et l'arrêté royal en organise l'ordre : rectification des erreurs (art. 34), vérification des prix ou des coûts de toutes les offres (art. 35), puis examen des prix « anormalement bas ou élevés » (art. 36). Un prix ne paraît anormal que par rapport à une référence : l'estimation, poste par poste, est la première d'entre elles.

Une estimation globale ne suffit pas pour cet exercice. L'examen de l'article 36 porte sur les postes non négligeables comme sur le montant total. Une estimation détaillée par poste permet de repérer un prix unitaire anormal, de demander des justifications écrites (l'arrêté fixe un délai de 12 jours) et de motiver la décision. Une estimation réduite à un montant global ne le permet pas.

L'attribution suit. Le marché est attribué à l'offre économiquement la plus avantageuse (art. 81). L'estimation ne fixe pas ce choix, mais elle indique au pouvoir adjudicateur si l'offre la plus avantageuse tient dans le budget voté.

La révision des prix aussi dépend du montant estimé. Les règles générales d'exécution (arrêté royal du 14 janvier 2013) rendent la révision des prix obligatoire dans les marchés de travaux, sauf lorsque le montant estimé est inférieur à 120 000 € et le délai initial inférieur à 120 jours ouvrables ou 180 jours de calendrier (art. 38/7). L'estimation détermine donc aussi si le budget doit intégrer une révision contractuelle.

Sous-estimer ou surestimer : ce que cela coûte

Sous-estimer, c'est se condamner à recevoir des offres au-dessus de l'estimation. Le pouvoir adjudicateur se trouve alors devant un choix qu'il aurait pu éviter : renoncer, négocier si la procédure le permet, ou recommencer. La loi le lui permet, puisque « l'accomplissement d'une procédure n'implique pas l'obligation d'attribuer ou de conclure le marché » (art. 85), mais chaque relance coûte des mois et des frais de dossier. Ces options sont détaillées dans l'article sur les offres au-dessus de l'estimation.

Sous-estimer, c'est aussi fausser la procédure. Une estimation sous un seuil, alors que la dépense réelle le dépasse, conduit à une procédure moins exigeante que celle qui s'imposait. Le problème apparaît au pire moment, quand les offres sont sur la table.

Surestimer n'est pas plus prudent. Une estimation gonflée peut imposer une procédure plus lourde que nécessaire, élargir la publicité sans raison, et surtout masquer les prix anormalement élevés : un poste surpayé ne ressort pas face à une référence elle-même trop haute.

La bonne estimation n'est ni prudente ni optimiste : elle est datée, détaillée et justifiée. Le budget du pouvoir adjudicateur peut contenir une provision pour imprévus ; l'estimation du marché, elle, doit refléter le prix probable des travaux décrits.

Construire une estimation défendable

Partir du métré du dossier. L'estimation se calcule sur les quantités du métré qui sera remis aux soumissionnaires, avec les mêmes postes. Les règles propres au métré en marché public sont traitées dans l'article sur le métré dans un marché public belge.

Dater les prix. Une estimation sans mois de valeur n'est comparable à rien. Si plusieurs mois séparent l'estimation de la remise des offres, l'actualiser avant le lancement, et noter la date retenue.

Écrire les hypothèses. Prix issus de quels marchés comparables, quelle part de coefficient pour la taille du chantier, quelles conditions d'accès, quels postes estimés par ratio faute de détail. Ces hypothèses servent deux fois : pour justifier le choix de la procédure, et pour lire les offres.

Contrôler l'estimation reçue. Le pouvoir adjudicateur qui reçoit l'estimation de son architecte la vérifie comme le ferait un maître d'ouvrage privé : même base de quantités, même date de valeur, mêmes postes. La méthode est exposée dans l'article de branche sur le contrôle de l'estimation de l'architecte. Une seconde estimation indépendante est utile lorsque le montant se situe près d'un seuil.

Conserver le tout au dossier. L'estimation, ses hypothèses, sa date et ses éventuelles mises à jour forment la trace qui justifiera, si nécessaire, le choix de la procédure et la décision d'attribuer ou non. Le tableau suivant résume ce que chaque élément apporte.

Élément Pourquoi il compte Où il resservira
Montant HTVA total choix de la procédure et de la publicité décision de lancement
Détail par poste repérage des prix anormaux vérification des prix (AR, art. 35 et 36)
Date de valeur comparabilité avec les offres rapport d'analyse des offres
Hypothèses écrites justification de l'estimation décision d'attribution ou de non-attribution
Estimation par lot usage de la faculté de l'art. 90, 3° choix de procédure par lot

Cet article présente l'état des règles au 21 octobre 2026 et sert d'orientation professionnelle. Il ne remplace ni un conseil juridique ni l'examen du cas particulier.

Questions fréquentes

Oui. L'article 16 de la loi du 17 juin 2016 impose d'estimer le montant du marché, et les montants de la loi s'entendent hors TVA sauf disposition contraire.

Une dépense à approuver inférieure à 140 000 € HTVA, d'après l'article 90, 1°, de l'arrêté royal du 18 avril 2017, en application de l'article 42 de la loi. D'autres cas existent, détaillés dans l'article sur les procédures qui permettent de négocier.

Le pouvoir adjudicateur n'est pas obligé d'attribuer (art. 85) : il peut renoncer, recommencer la procédure au besoin d'une autre manière, ou négocier si la procédure le permet. La décision de non-attribution est publiée.

Le montant global suffit à choisir la procédure, mais pas à vérifier les prix. L'examen des prix anormaux porte sur les postes non négligeables, ce qui suppose une estimation par poste.

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