Choisir entre revue et contre-estimation
La revue contrôle l'estimation existante par sondages ; la contre-estimation refait l'estimatif complet, lot par lot, avec ses métrés. Second avis, contre-expertise économique de l'estimation ou second chiffrage désignent ce même travail de reprise. Le contre-chiffrage, lui, sert surtout quand l'AMO vérifie ou conteste le devis d'une entreprise, contrôle traité dans la vérification d'un devis de travaux modificatifs.
Faut-il commencer par une revue ? Souvent, oui. Menée selon la méthode du contrôle de l'estimation du maître d'œuvre, elle suffit dans la plupart des cas et dit si l'écart justifie de tout refaire. La contre-estimation se commande quand la revue révèle de forts écarts sur plusieurs lots, quand un désaccord s'installe avec la maîtrise d'œuvre, ou pour une opération sensible, à l'avant-projet définitif (APD) ou au projet (PRO). Le maître d'ouvrage délégué, le directeur de programmes ou de projets d'un promoteur et le responsable immobilier d'une foncière ou d'une entreprise tiennent la fonction d'AMO sans en porter le titre.
Le second chiffre ne vient pas de l'équipe de conception : c'est lui qui est indépendant. Quand faire appel à un économiste de la construction en mission ponctuelle fait l'objet d'un autre guide, et les situations qui justifient un second avis sont décrites dans le guide de lecture d'un estimatif. La contre-estimation reste une étape parmi d'autres de la maîtrise du coût d'une opération de construction.
Établir un estimatif complet lot par lot, avec métrés et plans de repérage
La contre-estimation part des pièces du projet : les plans, l'estimation du maître d'œuvre et les études techniques. Elle refait les métrés de chaque lot et les reporte sur des plans de repérage, pour que chaque quantité puisse être retrouvée et discutée. Elle porte sur une estimation d'APD ou de PRO, quand le projet est assez défini pour être métré.
Elle se mène en parallèle ou après lecture des chiffres du maître d'œuvre. En parallèle, l'économiste chiffre sur les plans et les études sans partir des montants du maître d'œuvre, qu'il ne rapproche qu'à la fin : le second chiffre n'est pas ancré sur le premier, mais les deux décompositions doivent être alignées avant toute comparaison. Après communication des chiffres du maître d'œuvre, il reprend l'estimation ligne par ligne et refait métrés et prix : la comparaison est immédiate, au risque d'hériter de la structure, voire des oublis, de l'estimation contrôlée. L'AMO choisit la méthode avant de commander et l'écrit dans sa demande.
Comparer lot par lot et lire l'écart en trois couches
La comparaison se fait lot par lot, sur la même décomposition, et chaque écart se lit en trois couches. Le périmètre d'abord : l'un des chiffres inclut-il un ouvrage, une sujétion ou une interface que l'autre exclut ? Les quantités ensuite : les métrés diffèrent-ils, et lequel tient sur plan ? Les prix enfin : à quantités égales, les prix unitaires et leur date de valeur expliquent-ils l'écart ? Un écart de périmètre appelle une décision du maître d'ouvrage, un écart de quantités un nouveau métré, un écart de prix une discussion des références.
Rédiger la note de synthèse des écarts et tenir la réunion contradictoire
La note de synthèse des écarts récapitule, lot par lot, chaque écart avec sa couche, sa pièce et son montant. L'AMO la discute en réunion contradictoire avec la maîtrise d'œuvre : chaque écart y est présenté, la maîtrise d'œuvre l'explique ou le corrige, et ce qui reste ouvert est consigné.
L'AMO en tire une note de décision pour le maître d'ouvrage : ce qui reste de l'écart, le chiffre à retenir pour chaque lot, et les options, corriger l'estimation, ajuster le projet, garder une provision ou consulter en l'état. Le maître d'ouvrage tranche, et ce chiffre arbitré sert ensuite de référence.
En opération privée : ce que le contrat doit prévoir
En opération privée, aucun texte n'impose de contre-estimation : la mission est contractuelle, et le contrat qui la prévoit, légalement formé, tient lieu de loi à ceux qui l'ont fait (Code civil, art. 1103). Le modèle de contrat de maîtrise d'œuvre de l'Ordre des architectes pour la maîtrise d'ouvrage privée professionnelle, travaux neufs (V1 du 16 décembre 2021), fait remettre au maître d'ouvrage les documents de chaque phase (art. 11.2.2) et fait nommer l'assistant au maître d'ouvrage parmi les « prestataires et conseils du maître d'ouvrage » (art. 1.3.3), sans organiser l'accès d'un tiers aux pièces. L'accès de l'assistant ou d'un économiste à ces pièces, et la participation du maître d'œuvre à une réunion contradictoire, s'écrivent donc au contrat.
Les moments propres au privé sont un désaccord sur une estimation de PRO et la veille de la signature d'un marché à prix global ou forfaitaire. Un prix global remis sans détail, en vente en l'état futur d'achèvement, en contrat de promotion immobilière ou par un contractant général, appelle un autre contrôle, celui d'un prix global quand on n'a pas le détail.
Exemple en opération privée. L'AMO d'une foncière qui restructure un immeuble de bureaux a fait relire l'estimation du projet, et la revue révèle de forts écarts sur quelques lots. Il commande une contre-estimation, puis tient une réunion contradictoire avec l'architecte avant la consultation des entreprises ; sur sa note, la foncière arrête les corrections à demander et le budget travaux à retenir.
En marché public : ce que le droit prévoit aujourd'hui
En marché public, aucun texte n'impose aujourd'hui de second chiffre. La proposition de loi n° 450, déposée au Sénat par M. Jean Hingray et enregistrée le 14 mars 2025, a été renvoyée à la commission des lois, et son dossier législatif n'affiche aucune étape depuis : ce n'est pas du droit positif. Son article 3 imposerait au maître d'ouvrage, pour tout projet de construction publique d'au moins 20 millions d'euros hors taxes, de faire appel « avant fixation de l'enveloppe financière de l'opération » à un économiste de la construction « qualifié et indépendant de la maîtrise d'œuvre », pour une étude du coût global, une analyse du cycle de vie et le suivi de l'exécution. Ce n'est ni une contre-estimation ni un second chiffrage de l'estimation du maître d'œuvre.
Le rapport d'information du Sénat n° 120 (2025-2026), du 12 novembre 2025, ne retient pas l'obligation : ses rapporteurs ne sont « pas convaincus de la pertinence de prévoir un recours systématique à un économiste de la construction, fût-ce pour les projets de grande ampleur », et recommandent aux collectivités d'examiner systématiquement cette option. Le second chiffre reste donc un choix du maître d'ouvrage, utile avant que soit arrêté le coût prévisionnel des travaux qui fonde l'engagement du maître d'œuvre (R2432-3), comme l'explique la page sur l'engagement du maître d'œuvre sur le coût des travaux.
Exemple en marché public. L'AMO d'un établissement public qui construit un équipement de santé fait établir un second chiffre à l'APD, avant que soit arrêté le coût prévisionnel qui engagera le maître d'œuvre. La comparaison lot par lot est discutée avec la maîtrise d'œuvre ; l'établissement arrête ensuite le coût prévisionnel sur une base contrôlée, ou fait reprendre l'estimation.
En résumé
La contre-estimation refait l'estimatif lot par lot avec ses métrés, quand la revue, qui contrôle par sondages et suffit souvent, révèle de forts écarts ou qu'un désaccord s'installe. Menée en parallèle ou après lecture des chiffres du maître d'œuvre, elle se compare lot par lot, chaque écart se lisant en périmètre, en quantités et en prix, puis se discute en réunion contradictoire.
En opération privée, l'accès aux pièces et cette réunion s'écrivent au contrat ; en marché public, aucun texte n'impose de second chiffre, et la proposition de loi n° 450 n'est pas du droit positif. Dans les deux régimes, l'AMO prépare la note qui permet au maître d'ouvrage de trancher.
Sources : architectes.org, modèle de contrat de maîtrise d'œuvre pour la maîtrise d'ouvrage privée professionnelle, travaux neufs, V1 du 16 décembre 2021, art. 1.3.3 et 11.2.2 · Légifrance, Code civil, art. 1103, et Code de la commande publique, art. R2432-3 · senat.fr, proposition de loi n° 450 (2024-2025), texte et dossier législatif · senat.fr, rapport d'information n° 120 (2025-2026).